PARCE QUE CES ENFANTS ÉTAIENT NOIRS de PAUL DAKEYO


PARCE QUE CES ENFANTS ÉTAIENT NOIRS

Crédit photo : Secondemain.fr

A Soweto le vent a gercé  l’espace
Comme un long solstice
Et mon corps las
Et mon rêve traînant inlassablement
Mon angoisse de porte en porte
Mais voici venu l’instant final
Où mon cri s’additionne à ma douleur
Et brusque la nuit
Et brusque le silence
Nos fraternités saignées
L’absence l’absence
L’immanence de nos interrogations éternelles
Mon chant escaladant l’aurore primordiale
La rigueur l’exigence
Mon chant de force vitale et de feu substantiel
Mon chant de grandes vagues
De rêves multiples de tendresse
Comme un matin de pluie
Je veux qu’on me dise
Que l’aube accouchera de multiples arcs-en-ciel
De montagne de ruisseaux clairs
Je veux qu’on me le dise
Et nous composerons avec le frère
L’ami l’homme
Et nous composerons avec la nature
Libres
Mais comment oublier ces crimes
Et ces génocides orchestrés contre notre peuple
Ces morts que personne n’a pleurés
Et l’exil comme un couteau dans la chair
Mon espace ventre creux
Mon enfance de larmes
Comment oublier ces cauchemars mutilés de l’horreur
Ce sang versé au plus profond de la terre
Au creux de nos géographies solitaires
Comment
Mais un jour  viendra frère
Où notre terre hypothéquée se lèvera
Parsemée de lys et de roses
Mais combien de morts combien de morts faudra-t-il
Pour abreuver nos peurs inexactes
Il n’est plus que le temps pour saisir le silence
L’espace pur indéfinissable
Je sais je sais combien nous sommes
Dans le temps immense
Mais je cherche l’éclair d’un regard à pendre.  

Quel triste désert
Nous assiège
Bruit des pas
Et bruit des armes
Le long des jours
Le long des nuits
Quelles larmes nous bercent
Quel sang
Quel cri
Derrière les barbelés
A chaque pas
A chaque geste
Les pas les pas
Les bottes
Sur ma terre
Dis-moi
Combien d’enfants sont morts
A Soweto
Combien ?
Pour affronter Johannesburg
Et ses morgues
Pour affronter la terre profonde
Et chercher la parole
Et chercher des visages
Ne trouver que des ombres pâles

Ne trouver que la mort
Parce que ces enfants étaient noirs
Parce que ces enfants étaient noirs
Comme à Sharpeville
L’homme est sorti de la nuit
Avec ses mains innombrables
Avec cent mille pavés
Juste à l’aube précise
Qui martèle le temps
Comme un glas
Avec le sang les larmes
Le lot des enfants du pays
Les pleurs les pleurs les pleurs
Dans la nuit du silence
La nuit amère
Et l’instant nominal de l’holocauste
Le feu le sang
Partout
Dans les rues de Soweto
Où l’horizon
S’habille de deuil
Et sème la haine
Et la rage
Parce que ces enfants étaient noirs
Parce que ces enfants étaient noirs.

    Extrait de Soweto, soleils fusillés. Éditions Droit et liberté, Paris, 1977. pp1-3 & 6.



BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR :

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Crédit photo : Institut Culturel Panafricain

Paul Dakeyo naît en 1948 à Bafoussam au Cameroun. Passionné d’édition, il fonde en 1980 sa propre maison d’édition, Silex, devenue plus tard Nouvelles du Sud. Son œuvre poétique, composée d’une dizaine de recueils, est résolument militante. Le combat de Dakeyo le mène en Afrique et en Amérique Latine.
Après un long séjour en France, il vit aujourd’hui à Dakar et est à l’initiative du Festival itinérant de poésie internationale en Afrique (FIPIA). Dakeyo est le rebelle qui s’élève contre ceux qui ont tué Lumumba, Cabral, Allende, Péralte, Steve Biko. Cet engagement explique le choix d’une écriture directe et efficace.
Le texte « Parce que ces enfants étaient noirs » est écrit en mémoire des adolescents noirs tués de sang froid par les balles Boers le 16 juin 1976 à Soweto, banlieue noire (appelée township) en Afrique du Sud. Ils manifestaient parce qu’on voulait leur imposer l’enseignement exclusif en langue afrikaans. Cet événement est connu sous le nom de Les émeutes de Soweto. Depuis 1991, la journée de l’enfant africain est organisée chaque année le 16 juin, en souvenir du massacre des enfants à Soweto.

CET AMOUR de JACQUES PRÉVERT


Né à Neuilly sur Sein en 1900, très tôt son père l’initie à la lecture et au théâtre. Il fait son service militaire à Saint-Nicolas-de-Port où il fait la rencontre du peintre Yves Tanguy. Envoyé en Turquie, il lie connaissance avec Marcel Duhamel. Prévert retourne à Paris où il est hébergé par son ami Marcel Duhamel au 54 rue Château, qui devient le lieu de rencontre des surréalistes.
Esprit libre, anarchiste lyrique, parleur incomparable, Prévert rencontre en 1924 André Breton, Desnos et Aragon. Il participe activement au groupe. Parmi eux, il est bien plus homme de main qu’homme de plume, comme il le dira lui-même.
En 1928, Prévert, Tanguy et Duhamel quittent la rue du Château après un différend avec Breton. Il critique ouvertement Breton et quitte le mouvement surréaliste. Les membres du mouvement surréaliste publient en 1930 Un cadavre. Le texte de Prévert est intitulé « Mort d’un Monsieur ».
Il fonde le groupe Octobre en 1932 et devient le principal auteur. Il écrit les sketches de la troupe pour le théâtre populaire, puis des scenarios pour le cinéma. Il signe aussi de très nombreuses chansons.
Réunis après la guerre sous le titre de Paroles, ses poèmes, qui avaient paru ici et là ou qui avaient été donnés et dispersés aux quatre vents, connaissent un succès inégalé. D’autres recueils suivent jusqu'à sa mort. Prévert délaisse le cinéma pour se consacrer à la poésie et se tourner vers la réalisation d’incomparables et troublants collages.
Le poème « Cet amour » a paru dans Paroles.  D’abord dit à la radio par Pierre Brasseur (1941), puis révélé en 1943 dans Profil littéraire  de la France et dans Confluences (1945), il est mis en musique par Joseph Kosma.




CET AMOUR


Cet amour
Si violent
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vraie qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi j’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

PRÉVERT, Jacques, Paroles dans Œuvres Complètes I, Paris, La Pléiade, 1992, pages 97-99.


 


EXTRAITS DE DEUX LONGS POÈMES : « ROUTE DE NUIT » et « ENCORE UNE NUIT SANS REVE » de CHRISTOPHE BREGAINT




ROUTE DE NUIT
(Extraits)
 Image result for Route de nuit (Éditions La Dragonne), Christophe Bregaint



Je prendrai
La route
Sous la voûte de la nuit
Pour surprendre l’aube

À des kilomètres de là

Peut-être

Que l’asphalte aura fait éclore
Les roses de mars

Sur un fil aléatoire
À force d’errer

Comme un présent sans futur

Le long de chemins d’emprunt

Finirons-nous
Par étirer l’horizon ?

A chaque pas
Éclot une nuit
Se flétrit un jour
Rien à concevoir d’autre

Welcome to nowhere
À l’abri du Monde
Chancelant

Pose ton sac
Sur les atomes du désert

L’ossature du sens
Est fatiguée
Incapable
D’allumer un rêve

Le crépuscule arrive
À la vitesse de la lumière

Sur le corps de l’horizon
Le point de départ s’efface

Pigments
Gris foncé

Tombés

Sur les

Visages
Façades
Sols

Dépareillés

Grains
De misère
Dans l’océan

Sous les yeux
Des ombres




 ENCORE UNE NUIT SANS REVE 
(Extraits)
Image result for Encore une nuit sans reves (Éditions Les Carnets du Dessert de Lune), Christophe Bregaint
De ta petite mort
S’est détraquée

Sans logique aucune

Au loin
De la bande d’atterrissage

Moins que jamais
Tu ne sus quoi faire
Ce jour là

A l’éveil
Du crash

Autrefois
Tu avais coutume
De ressembler
Au reflet

Des autres

A la jonction
Des paroles
Du sens commun

Tu étais heureux
Ainsi

Quitte à ne pas ouvrir
Ta fenêtre

Quand
Revient
Ta mémoire
Revois-tu
Tout
Ou
Partie

Des points de rosée
Du printemps

Sur le bitume
Chutent
Les restes
De ta vie
Qu’en reste-t-il

Une fois
Le fracas
Du déluge
Venu

La réalité
Peu à peu
S’ajuste
Aux pieds
De l’instable

Tu te rêves habillé
Par le bonheur
Hors de la rue
Recoudre ton corps
Dans un silence chaud
Réapprendre des gestes simples
Sous le plafonnier
Yeux à l’abri de la pluie
À nouveau dormir
Sans douter de l’aurore
Renaître au jour
Après avoir hiberné
Dans les limbes

Écoute
Un mince
Crépitement

Dans la nécropole
Des illusions

Espoir
Est un
Feu follet

Semence
D’amertume

En cette
Même région
De la peau
La rigidité
Du désespoir
Caresse

Avec son inclémence

Chaque larme
De clarté

Ils ne connaissaient pas
Jusqu’à il y a peu
Cette rigueur
Particulière

Des voies
Abruptes

Aujourd’hui
Tes pieds
Y sont cloués

Par une pluie
De chutes

A quelques pas
De l’envers
De toute chose

Tu n’es plus

Qu’un point

Perdu

Comme un arbre
Sans racine

Incliné
Vers l’abandon






PRÉSENTATION DE L’AUTEUR :

Christophe BREGAINT  est né en 1970 à Paris. Ses poèmes sont parus dans plusieurs dizaines de revues papier et numérique. Il a publié trois recueils de poésie : en Octobre 2015 « Route de Nuit » (Éditions La Dragonne),  en Octobre 2016 « Encore une nuit sans rêves » (Éditions Les Carnets du Dessert de Lune), en Avril 2017 « A l'avant-garde des ruines » (Éditions du Pont de l'Europe). Co-auteur de l’anthologie « Dehors »: 107 auteurs pour l’association Action Froid (Éditions Janus, publié Mai 2016), un de ses textes figure dans l’anthologie « 101 poèmes (et quelques) contre le racisme » (Le Temps des Cerises, 2017)



PARCE QUE CES ENFANTS ÉTAIENT NOIRS de PAUL DAKEYO

PARCE QUE CES ENFANTS ÉTAIENT NOIRS Crédit photo : Secondemain.fr A Soweto le vent a gercé  l’espace Comme un long solstice ...