DIX POÈMES INÉDITS D' ÉRIC ALLARD

Éric Allard est, certains soirs, ce poète désespéré qui donne ses larmes à la mer qui n'en a rien à battre, ses caresses à la raie qui rit sous cape et ses rides au temps toujours avide de plis. Le reste du temps, il se balance sur toutes les planches de l'existence de façon à ne pas tomber (trop vite) en déshérence.  
Il est membre de l’APDMN (Association des Poètes Déportés en Mer du Nord) et de plusieurs cercles colombophiles qui expédient, via des pigeons voyageurs Uber, ses crottes de poèmes à l’autre bout de la planète. Il est abonné aux magazines  de prestige Résidences d’écriture du monde entier et L’atelier d’écrits d’art. Il soutient plusieurs associations de secours aux poètes (maudits de la critique, dans le ruisseau des lettres, sans ami éditeur, sans bourse à l'écriture, sans haïkus et sans cause fixe pour leurs lamentations) et milite activement pour un revenu minimum de talent par artiste autoproclamé.
Ses textes, perdus de vue (dommage, il y en avait de bien), ont été publiés dans diverses revues mortes-nées: Vert tige du cerveau, Remue Mes Nimbes, L’Arbre à Gros Mots, Virus de l’écriture Tu m’as tueR, Bonbons caramels et Poèmes acidulés, Source comme un PotTraversée Littéraire en Solitaire, Têtes Rases & Autres lyres, La Haie du Pré Taillée de Près, L’Angoisse de la page blanche de neige sous la plume glacée...  

 1.
J’existe où je suis né

J’ai construit un refuge de pierre sur mes sens
J’ai malmené l’ossuaire des souvenirs
J’ai arraché des larmes de joie avec les dents
J’ai cru à l’essence divine du pain de ton corps
J’ai nourri plus d’un rapace avec ma mémoire
J’existe où je suis né sous des formes étranges parfois

D’un charbon je peux tirer un sourire
D’un goût de lèvres une brève aventure
D’une balafre sur une page un mauvais titre de gloire
D’une goutte d’eau un tumulte de cascade
D’un songe épargné toute une vie de sommeil
J’existe où je suis né sous des formes étranges parfois

Si le centre de la mer s’accorde à la circonférence de la lune
Et le temple de ta peau à la dévotion de mes mains
Et la réponse du fruit à la question de l’arbre
Et la frange du désir au cuir de mes cravaches
Et le ventre d’un soupir à la soif d’un cri
Je peux enfin montrer mon vrai visage

***

2.
Mes dessins

Sur la table je dessine une plage
Sur le sable je dessine un château
Sur le château je dessine une main
Sur la main je dessine une rivière
Sur la rivière je dessine une fenêtre
Sur la fenêtre je dessine un futur
Sur le futur je dessine un moment
Sur le moment je dessine une ligne
Sur la ligne je dessine un oiseau
Sur l’oiseau je dessine une lettre

Sur ma lettre tu écris un mot
Que tu déposes sur la table

***

3. 
Les couloirs du passé

Mon cerveau court dans les couloirs du désordre
Il fait moisson d’invisible de doute et de portes fermées
Il fait récolte de mots de passe de mots d’ordre dépassés  
Avant de s’allonger dans le cimetière des mémoires
Mon cerveau court dans l’allée du souvenir

 ***

4.
Mon boucher mon boulanger mon libraire

J’ai avec mon boucher mon boulanger mon libraire
Mon pharmacien mon marchand de fruits et légumes
Uniquement des rapports d'acheteur à vendeur
De mon corps ils ne veulent rien en échange
De mes jambes ils ne veulent pas pour leurs déplacements
De mes bras ils ne veulent pas pour les embrassades
De mes trous ils ne veulent pas pour leurs crayons
De ma langue ils ne veulent pas pour leur peau
Ils sont trop prudes ou trop mous
Ou tout simplement inaptes au troc
Me dit ma poupée marchande

***

5.
Le plasticien du temps

Je suis le plasticien du temps
Chaque forme de passé enferme un espace de souvenir
Que je troue de ma langue
Par le poids des mots j’atteins le centre des choses
D’où la lumière lance ses cohortes d’ombres
Mon double me répond en écho
Qu’il n’est nulle étoile au ciel du langage
En réponse au questionnement de l’être

 ***

6.
À la manière de

Parfois je m’essaie au name dropping
Dans un poème je cite mille noms
Mille et un de mes faits et gestes quotidiens
Je cite parmi des noms connus des tas d’inconnus
Je fais des mains mais pas de pieds je m’arrête avant le sonnet
Je m’essaie au délié à l’impromptu au presque rien
Je passe à la ligne avant la fin de la phrase
Pour faire un vers comme on boit à demi
J’essaie de tirer un sourire ou une émotion
À mon lecteur l’air de rien qu’on ne voie pas l’effet
Je souligne à peine j’effleure je fais dans l’inachevé
Le presque étrange le pas du tout certain
Mais rien n’y fait
Jamais je ne réussirai un poème
À la manière de Brautigan

***

7. 
La mort l’après-midi

Chez moi la mort vient l’après-midi
Elle dure longtemps il me semble que c’est l’éternité
J’ai beau croire à la résurrection
Chaque jour elle me surprend sur le coup de dix-huit heures
Parfois plus tard, rarement plus tôt
La vie renaît avec l’espoir de sa fin
Je caresse à rebours le crâne chauve du soleil
Il fait bon quand la nuit s’annonce
Avec le sommeil comme horizon
Mon cerveau à demi éclairé retrouve ses repères
Le silence reprend la parole
Et la partage avec les feux des étoiles
Si mon poème peine encore à se dire
Sur le cahier de l’existence
La voix qui m’appelle ressemble alors à la mienne

***

 8.
Paupière défunte 

paupière défunte
et emportée
par le grand vent
des regards
je soutiens l'oeil orphelin
soumis de plein fouet
au cuir des visions

cils et sourcils enfuis
du coeur du drame
quel soulagement
apporté
à l'oeil peiné
privé de poils
pour couvrir ses vues
sinon ces quelques larmes

 ***

9.
Un sourire de façade

Si je te regarde
Avec ma tête des mauvais jours
Tu feras mine de ne pas me voir
Même si j’affiche un beau sourire de façade
Et des yeux de porte-fenêtre
À embrasser un soleil roide

Tu passeras ton chemin de bus vicinal
Malgré les vents et les frimas
Et moi j’attendrai
Muet comme les pierres
Ton prochain passage
Sous mon arrêt

***

10.
Sur ton souvenir

sur ton souvenir
je passe mon temps
et mes nerfs

je meurs
de me remémorer
tes lèvres

parfois contre la fenêtre
des jours
un coeur cogne

 il a la couleur du feu
 et tonne
quand il prononce ton nom

de ses bouches
coule un sang plus fluide
qu'un songe






2 commentaires:

  1. Un tout grand merci à Dierf Dumène pour m'avoir permis de déposer ces quelques textes, écrits spécialement pour cet espace, sur son blog-revue qui, très vite, s'est installé dans la blogosphère littéraire francophone. Avec déjà un très intéressant et stimulant catalogue de poètes singuliers.

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    1. Tu es la bienvenue, Éric. Je serai enchanté d'y publier d'autres poèmes de toi. Désormais, cet espace t'appartient.

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